Principes synesthésiques entre la forme visuelle et l'objet sonore

Le Livre des Sons · en accès libre

Avant-propos

Le son n’est pas seulement une vibration. La forme n’est pas seulement une étendue.

Ce que nous percevons n’est jamais neutre. Nous relions. Nous interprétons. Nous projetons.

Le son se déploie dans le temps. La forme se déploie dans l’espace. Ils n’obéissent pas aux mêmes lois et pourtant nous les relions.

Ce lien n’est pas une donnée du monde. C’est une opération de l’esprit : une mise en ordre.

Wassily Kandinsky l’exprime comme une mécanique intérieure : « La couleur est la touche. L’œil est le marteau. L’âme est le piano aux cordes nombreuses1. » Il ne décrit pas une équivalence physique, mais une structure de l’expérience.

Pierre Schaeffer demande de suspendre la cause pour entendre la forme du son. Michel Chion définit ainsi l’objet sonore chez Schaeffer : « […] tout phénomène et événement sonore perçu comme un ensemble, comme un tout cohérent, et entendu dans une écoute réduite2 qui le vise pour lui-même, indépendamment de sa provenance ou de sa signification. » Le sonore devient objet perceptif3.

André Breton définit le surréalisme ainsi : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale4. »

Arthur Rimbaud écrit : « Je est un autre5. »

René Magritte affirme dans son célèbre tableau La Trahison des images montrant l’image d’une pipe : « Ceci n’est pas une pipe6. » Maurits Cornelis Escher dit : « Je ne peux m’empêcher de jouer avec nos certitudes irréfutables7. »

Tous interrogent la même chose : la stabilité que nous attribuons à nos évidences et notre rapport à ce que nous appelons réalité.

Nous croyons entendre ce que nous voyons. Nous croyons voir ce que nous entendons. Mais ces liens ne sont pas forcément naturels : ils sont la plupart du temps construits.

Le Livre des Sons s’inscrit dans cette lignée. Il ne cherche pas une correspondance vraie entre forme et son. Il expose des relations. Des lois provisoires. Des régimes perceptifs8.

À chaque étude, une règle apparaît. À chaque règle, un monde devient cohérent. Puis la règle change et le monde change avec elle. Ce déplacement n’est pas une contradiction. Il révèle que la perception dépend d’un cadre.

Le Livre des Sons n’est pas un dictionnaire d’équivalences. Il explore les conditions mêmes de la correspondance. Il ne dit pas : « ceci signifie cela ». Il rend visible la loi qui fait tenir cette relation.

Ce que nous appelons évidence est souvent un régime que nous ne voyons plus.

Le rendre visible, c’est commencer à en prendre conscience…

Si nos correspondances sont construites, elles peuvent être

repensées, déplacées, transformées.

Comprendre les régimes perceptifs ne détruit

pas le monde.

Cela révèle qu’il aurait pu être

perçu autrement…

et qu’il peut encore l’être…