Principes synesthésiques entre la forme visuelle et l'objet sonore

Le Livre des Sons · en accès libre

Introduction générale

Voir, écouter et lire Le Livre des Sons

VOIR, ÉCOUTER ET LIRE LE LIVRE DES SONS

Le Livre des Sons est un ouvrage à voir, à écouter et à lire. Il explore les relations que nous construisons entre des formes visuelles et des objets sonores, puis utilise cette expérience particulière pour interroger plus largement la manière dont nos perceptions s’organisent, se stabilisent et finissent par nous sembler évidentes.

Une forme peut-elle donner l’impression d’être grave ou aiguë, brève ou longue, proche ou lointaine ? Une couleur peut-elle orienter l’écoute vers une région du spectre sonore ? Une transformation graphique peut-elle évoquer une réverbération, un écho, une distorsion ou un changement de timbre ? Ces relations ne sont pas envisagées ici comme les éléments d’un langage universel qu’il suffirait de découvrir. Elles sont construites sous la forme de règles, appliquées avec constance, puis modifiées afin d’en éprouver les effets et les limites.

Le livre ne cherche donc pas à affirmer qu’une forme doit nécessairement correspondre à un son particulier. Il ne constitue ni un dictionnaire définitif d’équivalences, ni une notation musicale achevée. Il met en place un dispositif9 expérimental dans lequel certaines propriétés visuelles et sonores sont isolées, rapprochées et organisées. Une correspondance peut alors être apprise par répétition, devenir prévisible, puis sembler naturelle. Lorsqu’elle est déplacée, ce qui paraissait évident redevient visible comme règle.

Dans cet ouvrage, une forme visuelle10 désigne une configuration graphique considérée à travers certaines de ses propriétés : sa taille, sa position, son contour, sa couleur, son opacité ou les transformations qui lui sont appliquées. Un objet sonore11 désigne un son observé et écouté pour ses qualités perceptibles : sa hauteur, sa durée, son intensité, son timbre, sa position dans l’espace ou son évolution. Une correspondance12 est la règle qui relie temporairement l’une de ces propriétés visuelles à l’une de ces propriétés sonores.

DEUX PARTIES, UN MÊME MOUVEMENT

Le livre est organisé en deux parties complémentaires. Elles peuvent être consultées séparément, mais elles appartiennent à un même mouvement : la première construit une expérience ; la seconde cherche à en comprendre les conditions.

La Partie I – Le laboratoire expérimental13 met en place des principes synesthésiques entre formes visuelles et objets sonores. Elle progresse à travers une série d’études organisées selon une complexité croissante. Les premières isolent des paramètres élémentaires : taille, position dans le plan, hauteur, volume ou durée. Les études suivantes introduisent les formes ouvertes et fermées, les formes d’onde, la complexité des contours, les pointés instrumentaux, la couleur et différentes transformations visuelles et sonores. Les dernières études réunissent plusieurs formes dans un même espace et abordent la stratification, la polyphonie, la composition et la représentation du temps.

Chaque étude pose une règle, la décline et l’éprouve. Les changements de paradigme qui interviennent au cours du laboratoire ne viennent pas annuler les règles précédentes. Ils montrent qu’une même propriété visuelle peut recevoir plusieurs fonctions selon le système dans lequel elle est placée. Une grande forme peut, par exemple, représenter une forte intensité dans un premier temps, puis, par modification de la règle, devenir une longue durée dans un autre. Ce changement ne constitue pas une contradiction : il rend perceptible le cadre qui donnait à la première association son apparente nécessité.

La Partie II – Théorie des régimes perceptifs14 change d’échelle et de registre. Elle ne cherche plus principalement à produire une intuition par l’expérience, mais à mettre en mots les mécanismes que le laboratoire a rendus observables.

Un régime perceptif peut être compris, dans un premier temps, comme une organisation de médiations qui sélectionne certains paramètres, les articule et les stabilise jusqu’à produire une cohérence. Lorsqu’un régime fonctionne durablement, ses règles tendent à s’effacer derrière leurs effets : ce qui a été appris, transmis ou institué peut alors être perçu comme une propriété naturelle du monde.

La deuxième partie examine cette dynamique dans des domaines plus vastes. Elle aborde notamment les régimes scientifiques, sensoriels, psychiques et incarnés, symboliques et spirituels, linguistiques et fictionnels, artistiques, musicaux et sonores, techniques et technologiques, politiques, économiques et sociaux. Elle étudie également les mutations contemporaines qui transforment les manières de percevoir, de produire, de transmettre et de valider le réel. La théorie n’est donc pas placée au-dessus du laboratoire, comme si elle venait l’expliquer de l’extérieur. Elle constitue un retour réflexif sur ce que la première partie fait éprouver. Inversement, les études ne sont pas de simples illustrations de concepts définis à l’avance. Elles constituent le terrain à partir duquel ces concepts peuvent être formulés, discutés et déplacés.

La première partie demande ainsi : que se passe-t-il lorsqu’une règle de correspondance est installée, répétée puis transformée ?

La seconde élargit la question : comment des règles perceptives, symboliques, techniques ou sociales s’installent-elles, deviennent-elles des attentes, se naturalisent-elles et finissent- elles par organiser notre rapport au réel ?

REGARDER LES PLANCHES, ÉCOUTER LES AUDIOS, LIRE LES TEXTES

Le laboratoire expérimental repose sur trois éléments indissociables : les planches, les objets sonores et les textes.

Les planches donnent à voir les formes et les variations graphiques. Les fichiers audio font entendre les objets sonores qui leur sont associés. Les textes énoncent les règles employées, décrivent les transformations et attirent l’attention sur les relations essentielles de chaque étude.

Aucun de ces éléments ne constitue à lui seul l’expérience complète. Les objets sonores ne sont pas des illustrations ajoutées aux images, et les planches ne sont pas de simples représentations décoratives des sons. C’est leur mise en relation qui produit l’objet du livre.

Les fichiers audio sont accessibles sur le site : lelivredessons.fr

Les QR codes disposés dans le livre renvoient aux pages correspondantes du site. Les études y sont classées par chapitres. Ces études sont dites laborieuses au sens premier du mot : elles sont un travail, répété et sans raccourci. Chaque page rassemble les fichiers audio qui lui sont associés et permet de revenir au sommaire ou de poursuivre vers les études voisines.

L’utilisation d’un casque ou d’écouteurs stéréophoniques est recommandée, particulièrement pour les études laborieuses15 qui mobilisent la spatialisation entre la gauche et la droite, les différences d’intensité, les plans sonores ou certains traitements plus subtils. L’écoute doit être effectuée à un niveau confortable et modéré.

Pour une première consultation, il est possible de suivre ce parcours :

  1. Observer la planche sans lire immédiatement son explication ;
  2. Écouter le fichier audio en regardant les formes ;
  3. Lire le texte de l’étude et prendre connaissance de la règle employée ;
  4. Regarder et écouter une seconde fois.

La première écoute permet de rencontrer la relation sans en connaître entièrement le fonctionnement. La seconde permet de comparer cette intuition initiale avec la règle devenue explicite. Il ne s’agit toutefois que d’une proposition : chaque lectrice et chaque lecteur peut inventer son propre ordre de consultation.

UNE EXPÉRIENCE PERCEPTIVE SITUÉE

Les correspondances proposées dans ce livre ne seront pas nécessairement perçues de manière identique par toutes et tous. L’acuité visuelle et auditive, la perception des couleurs, le matériel d’écoute, l’expérience musicale, les habitudes culturelles ou encore le sens de lecture peuvent modifier l’expérience.

Ces différences ne constituent pas automatiquement un défaut du dispositif. Elles rappellent au contraire qu’aucune perception ne se produit depuis un point de vue parfaitement neutre. Nous percevons avec un corps, une histoire, des apprentissages, des instruments et des conventions.

Certaines correspondances exploitent des tendances perceptives largement partagées. D’autres s’appuient sur des conventions culturelles déjà installées. D’autres encore sont explicitement instituées par le livre. Une règle peut donc sembler immédiatement convaincante à une personne, nécessiter plusieurs répétitions pour une autre, ou ne jamais produire exactement le même effet. Cet écart fait partie de l’expérience : il permet d’interroger ce que nous partageons, ce que nous apprenons et ce que nous projetons dans les relations entre le visible et l’audible.

À QUI S’ADRESSE CE LIVRE ?

Le Livre des Sons s’adresse d’abord aux chercheuses et chercheurs travaillant dans les domaines artistiques, techniques ou scientifiques. Le laboratoire peut être étudié comme une méthode de construction et d’observation des correspondances entre plusieurs modalités perceptives. La théorie des régimes perceptifs propose, quant à elle, une grille permettant d’interroger les médiations, les cadres de validation et les mécanismes de naturalisation à l’œuvre dans différents champs de connaissance.

Il s’adresse également aux étudiantes, aux étudiants et, plus largement, aux personnes en situation d’apprentissage, quels que soient leur âge, leur formation ou leur parcours. Le livre offre une entrée concrète dans des questions qui traversent l’art, la musique, le design, la philosophie, les sciences humaines, les sciences de la perception et les technologies numériques. Il ne demande pas de maîtriser préalablement toutes ces disciplines : les expériences peuvent être rencontrées avant d’être théorisées.

Les créatrices et créateurs – artistes, dessinatrices et dessinateurs, designers, compositrices et compositeurs, musiciennes et musiciens – pourront y trouver des règles à essayer, des méthodes à détourner et des possibilités de composition entre l’image et le son. Le livre ne propose pas des recettes à reproduire fidèlement. Il offre un espace de travail dans lequel des principes peuvent être repris, transformés, combinés ou contredits.

Les enseignantes, enseignants et personnes travaillant dans la médiation artistique ou culturelle pourront également utiliser certaines études comme supports d’observation, d’écoute, de comparaison et de discussion. La simplicité apparente des premières expériences

permet d’introduire progressivement des questions plus complexes sur les conventions, l’apprentissage, la perception et la construction des évidences.

Enfin, ce livre s’adresse aux lectrices et lecteurs intéressés par la théorie, la philosophie, la perception ou simplement curieux des relations entre les choses. Il n’est pas nécessaire d’être spécialiste du son ou de l’image pour y entrer. Il suffit d’accepter de regarder, d’écouter, de comparer et, parfois, de laisser une règle devenir familière avant de la voir se déplacer.

PLUSIEURS MANIÈRES DE PARCOURIR LE LIVRE

Une lecture linéaire reste recommandée pour une première découverte. Dans la première partie, les correspondances s’accumulent et les études les plus récentes mobilisent souvent des principes installés auparavant. Leur efficacité dépend en partie de la mémoire des expériences précédentes. La deuxième partie reprend ensuite le mouvement du laboratoire afin de l’élargir et de le formaliser.

D’autres parcours sont néanmoins possibles :

Il est enfin possible de circuler librement entre les deux parties. Une étude sur la couleur peut conduire vers les régimes sensoriels ou artistiques ; une expérience de transformation peut être rapprochée des régimes techniques ; une rupture dans le laboratoire peut éclairer les changements de paradigme examinés dans la théorie. Ces allers-retours ne détournent pas de l’organisation du livre : ils en accomplissent le principe.

Le Livre des Sons propose ainsi moins un parcours fermé qu’un espace de circulation entre expérience et théorie, sensation et interprétation, construction et déplacement. Il invite chacune et chacun à observer non seulement ce qui est perçu, mais aussi les règles, les habitudes et les dispositifs qui rendent cette perception possible.

Voir autrement une règle, c’est déjà commencer à percevoir autrement ce qu’elle organise.