Partie I
Introduction de la Partie I
Le laboratoire expérimental
Cette première partie recherche les principes synesthésiques fondamentaux entre les formes visuelles et les objets sonores. Cette partie cherche également à comprendre ce qu’il y a derrière cette sensation synesthésique et comment cette dernière est conditionnée. Elle ne démontre rien. Elle expose des expériences.
Chaque étude y suit le même protocole : une correspondance est posée entre une propriété visuelle et une propriété sonore, puis cette correspondance est répétée, déclinée, poussée jusqu’à ses limites. Rien n’est démontré : des règles sont posées, puis éprouvées. Une correspondance entre une taille et un volume, entre une position et une hauteur, n’est ni vraie ni fausse : elle est instituée, puis éprouvée. Ce que le lecteur peut constater, ce n’est pas sa validité, c’est son efficacité : le moment où elle cesse d’être une convention pour devenir une évidence.
Le laboratoire expérimental repose sur trois éléments indissociables. Les planches16 présentent des séries de cases17, chacune contenant une forme visuelle. Les fichiers audio18, accessibles depuis le site lelivredessons.fr, font entendre la suite des objets sonores associés à ces formes visuelles. Les textes19 énoncent la règle en vigueur, décrivent ce qui varie et signalent ce qui, dans la série, mérite d’être remarqué. Aucun de ces trois éléments ne se suffit à lui-même : lire les planches sans écouter, c’est regarder une partition sans instrument.
Le protocole obéit à une contrainte que je me suis imposée : ne faire varier qu’un paramètre à la fois. Les premières études s’en tiennent au cercle, forme dépourvue d’orientation et de particularité, précisément pour qu’aucune propriété de la forme n’interfère avec le paramètre observé. Ce n’est qu’une fois la règle installée que d’autres variables entrent en jeu, et que les correspondances peuvent se superposer.
Les études sont regroupées en six chapitres, selon un ordre de complexité croissante. Le premier traite de la place de la forme visuelle dans le plan : sa taille, sa position horizontale, sa position verticale. Le deuxième interroge la forme elle-même : ouverte ou fermée, simple ou complexe, déformée. Il introduit également le principe du pointé instrumental20 : l’empreinte visuelle construite à partir du signal sonore. Le troisième introduit l’espace et le temps, le quatrième la couleur, le cinquième les corrélations entre les transformations appliquées à une forme visuelle et à un objet sonore, le sixième, enfin, aborde les représentations contenant plusieurs formes visuelles et la polyphonie. Ce dernier chapitre, Compositions, permet également d’expérimenter plusieurs règles préétablies simultanément. Cette progression n’est pas une gradation de difficulté. Elle correspond au trajet décrit dans la Partie II – Théorie des régimes perceptifs : une règle s’installe, s’apprend par répétition, devient une attente, puis se trouve contrariée par une variation qui la rend à nouveau visible. Les études les plus élémentaires ne sont donc pas les moins importantes. Ce sont elles qui installent les attentes sans lesquelles les études suivantes ne produiraient aucun effet. Le laboratoire expérimental et les études qui le composent posent les principes fondamentaux de cette synesthésie forme visuelle/ objet sonore. Ils sont des cas simplifiés et bornés des représentations visuelles et des objets sonores associés. Ce parti pris permet de resserrer le propos général du livre et de cette partie. Il permet également de proposer un univers clair et cohérent sur lequel il est possible de construire ensemble, via les principes d’intersubjectivité, un nouveau langage visuel et sonore, et pourquoi pas d’ouvrir le champ des possibles et de permettre l’émergence d’une nouvelle discipline artistique avec une pratique pluridisciplinaire.
Une remarque en conclusion : cette ambition appelle cependant une précaution et une mise en garde sur ce que le lecteur ne doit pas attendre de cette partie. Ce laboratoire ne livre pas un langage constitué, dont il suffirait d’apprendre le lexique. S’il en rend un possible, c’est au terme d’une construction, et non d’emblée. Il ne cherche pas à établir qu’un cercle doit sonner d’une certaine manière, ni qu’il existerait une correspondance naturelle entre les formes visuelles et les objets sonores. Il montre qu’une correspondance décidée, si elle est appliquée avec constance, finit par sembler nécessaire. C’est cette apparence de nécessité qui est l’objet de l’expérience, et le déplacement de la règle, qui la dissipe, en est la démonstration.
1