Principes synesthésiques entre la forme visuelle et l'objet sonore

Chapitre 6 · Composition

Rupture 3

De la forme visuelle isolée à la composition

1. Intensité propre et intensité relative

Les chapitres précédents ont progressivement construit un système de correspondances entre les propriétés d’une forme visuelle et celles d’un objet sonore. La position horizontale règle sa spatialisation, la position verticale sa hauteur fréquentielle, la taille sa durée, l’opacité son intensité, la forme son identité timbrale et la couleur la région de son spectre qui sera mise en valeur. Les transformations ont ensuite permis de modifier, de répéter, de diluer ou de distordre cet objet sonore.

Malgré cet enrichissement, chaque forme visuelle demeurait principalement étudiée comme une unité. Même lorsque plusieurs éléments apparaissaient à l’intérieur d’une forme contenante, ils appartenaient à une structure qui organisait leur répétition. Le cadre conservait une fonction dominante.

Quelques planches avaient certes déjà fait apparaître plusieurs formes visuelles dans une même case. Les cadres de l’étude 06 produisaient une organisation polyrythmique ; la reproduction multipliait un même objet sonore ; certaines transformations pouvaient également se superposer. Mais ces multiplicités restaient liées à la démonstration d’une règle, à la répétition d’une forme visuelle ou à l’application d’un procédé.

Le chapitre qui s’ouvre introduit une situation différente. Plusieurs formes visuelles autonomes peuvent désormais partager une même case et participer à une seule composition. Aucune ne constitue nécessairement le cadre des autres. Elles coexistent, se recouvrent, se répartissent dans l’espace et partagent un même champ visuel.

Ce passage de la forme visuelle isolée à la composition transforme le fonctionnement du système. Une forme visuelle ne dépend plus seulement de ses propriétés propres. Sa relation avec les autres formes visuelles devient elle aussi porteuse d’une information sonore.

2. Ce que la pluralité des formes visuelles fait apparaître

Une forme visuelle isolée possède une taille, une position, une opacité, une couleur et un contour. Lorsqu’une seconde forme apparaît dans la même case, une autre catégorie de propriétés devient visible : les propriétés relationnelles.

Les deux formes peuvent se trouver côte à côte, éloignées ou partiellement superposées. L’une peut interrompre le contour de l’autre et sembler passer devant elle. Elles peuvent également appartenir à un même plan ou se répartir entre plusieurs niveaux de profondeur. Ces relations n’existent pas à l’intérieur d’une forme considérée seule. Elles apparaissent seulement lorsque plusieurs formes partagent un même espace.

La composition ne consiste donc pas simplement à additionner plusieurs objets sonores. Elle introduit des rapports entre eux : équilibre, hiérarchie, opposition, proximité, recouvrement et stratification. La case devient un espace de mise en relation comparable à un espace de mixage.

3. Deux formes d’intensité

Jusqu’ici, l’intensité sonore était confiée à l’opacité. Une forme visuelle très opaque correspondait à un objet sonore fortement présent ; une forme visuelle peu opaque correspondait à un objet sonore plus faible ; sa disparition complète produisait le silence.

Cette règle demeure valable. Elle définit désormais ce que nous appellerons l’intensité propre de la forme visuelle.

L’intensité propre est le niveau attribué à un objet sonore avant que sa relation avec les autres objets sonores de la composition soit prise en compte. Elle appartient à la forme visuelle elle-même. Si celle-ci change de position ou de plan sans changer d’opacité, son intensité propre reste identique.

Mais la présence simultanée de plusieurs formes visuelles fait apparaître une seconde intensité. Dans une superposition, la forme visuelle qui passe devant l’autre acquiert une présence plus importante dans la composition. Celle qui passe derrière demeure audible, mais elle occupe un rang secondaire.

Cette hiérarchie définit l’intensité relative. L’intensité relative ne dépend pas seulement de ce qu’est la forme visuelle. Elle dépend de sa position par rapport aux autres formes visuelles. Une même forme visuelle peut donc conserver son opacité et son identité tout en devenant plus ou moins forte lorsqu’elle change de plan.

L’intensité entendue résulte ainsi de la combinaison de deux informations :

À intensité propre comparable, la forme visuelle située devant est entendue plus fortement que celle qui se trouve derrière.

Ces deux indications peuvent ensuite se combiner, mais leur combinaison doit rester lisible. Les premières études conserveront donc une opacité comparable entre les formes visuelles afin d’isoler le paramètre nouvellement introduit : seule la profondeur modifiera leur niveau relatif. Une fois cette relation stabilisée, opacité et profondeur pourront agir simultanément.

4. Nouvelle règle : profondeur visuelle et hiérarchie sonore

La nouvelle règle est donc : Lorsqu’une forme visuelle passe devant une autre forme visuelle, l’objet sonore qui lui est associé passe au premier plan sonore et reçoit une intensité relative supérieure.

Inversement, la forme visuelle située derrière correspond à un objet sonore relativement plus faible.

La profondeur est indiquée par l’occlusion. Lorsqu’une forme visuelle interrompt visuellement le contour d’une autre, l’ordre des plans devient immédiatement perceptible. Aucun effet supplémentaire n’est nécessaire.

La forme visuelle placée à l’arrière-plan ne doit donc pas être automatiquement réduite, car la taille continue de déterminer la durée. Elle ne doit pas non plus être systématiquement rendue floue, désaturée ou réverbérée : le flou, la couleur et la dilution possèdent déjà leurs propres fonctions dans le système.

Seul l’ordre de superposition établit ici la profondeur. Cette profondeur ne correspond pas nécessairement à une distance acoustique mesurée. Elle organise d’abord des rangs : premier plan, plan intermédiaire et arrière-plan. Les niveaux sonores associés doivent rendre cette hiérarchie perceptible à l’écoute, sans prétendre reconstituer à eux seuls l’éloignement physique d’une source réelle.

Cette règle permet notamment de séparer définitivement la taille et l’intensité. Une petite forme visuelle placée devant une grande forme visuelle produit un objet sonore plus bref, mais relativement plus fort. La grande forme visuelle située derrière produit un objet sonore plus long, mais relativement plus faible.

La taille continue de répondre à la question : combien de temps cet objet sonore dure-t-il ?

La profondeur répond à une autre question : quelle place occupe-t-il dans l’équilibre de la composition ?

5. Une intensité relationnelle

Le passage de l’intensité propre à l’intensité relative introduit un changement important dans la logique du livre.

Jusqu’ici, la plupart des correspondances associaient une caractéristique visible à une caractéristique sonore : une taille à une durée, une hauteur visuelle à une hauteur fréquentielle, une couleur à une région spectrale. La valeur sonore pouvait être lue directement dans la forme.

La profondeur ne fonctionne pas de cette manière. Une forme visuelle n’est pas « devant » par elle-même. Elle est devant une autre forme visuelle. Sa valeur dépend donc d’une relation.

Une même forme visuelle, conservant exactement sa taille, sa couleur, son opacité et son contour, peut occuper successivement un premier plan, un plan intermédiaire ou un arrière-plan. Son identité ne change pas, mais sa fonction dans le mélange se transforme.

La composition fait ainsi entrer le système dans un régime relationnel. Ce n’est plus seulement chaque forme visuelle qui signifie : c’est également la manière dont les formes s’organisent entre elles.

Lorsque plusieurs formes visuelles partagent un même rang de profondeur, elles constituent un plan visuel. Le dispositif leur attribue alors un même rang sonore relatif. Plusieurs plans peuvent ainsi se superposer : premier plan, plan intermédiaire et arrière-plan. Chaque forme visuelle conserve ses propriétés propres, mais le plan auquel elle appartient détermine sa place dans la hiérarchie générale.

Une difficulté apparaît cependant lorsque deux formes visuelles qui se chevauchent doivent être comprises comme appartenant au même plan. Un recouvrement opaque donne nécessairement la priorité visuelle à l’une d’elles et indique donc une différence de profondeur. Pour rendre lisible un plan partagé, le chapitre introduira une convention complémentaire : dans la zone de chevauchement, les couleurs des deux formes visuelles fusionnent.

Cette intersection fusionnée71 ne produit ni une troisième forme visuelle ni un nouvel objet sonore. La couleur qui apparaît dans la zone commune n’agit pas sur le traitement spectral : chaque forme visuelle conserve la fonction de sa couleur principale. La fusion possède uniquement une valeur relationnelle. Elle indique que deux formes visuelles occupent un même rang, tandis que le recouvrement opaque continue d’indiquer qu’une forme visuelle passe devant l’autre. Cette convention dérive donc de la règle de profondeur ; elle n’ajoute pas un nouveau paramètre sonore.

6. Les règles précédentes restent actives

Cette nouvelle correspondance ne remplace pas les précédentes. Elle s’y ajoute.

La forme, le pointé instrumental, la couleur et les transformations conservent également leurs fonctions. Un objet sonore peut donc avoir simultanément une identité timbrale, une durée, une hauteur, une position stéréophonique, une intensité propre, un traitement spectral et un rang de profondeur. Le système ne change plus seulement de correspondance. Il commence à faire agir plusieurs correspondances en même temps.

7. De la polyforme72 à la polyphonie

La présence de plusieurs formes visuelles dans une même case produit une polyforme : une configuration visuelle composée de plusieurs unités autonomes.

Sur le plan sonore, cette polyforme devient une polyphonie. Plusieurs objets sonores peuvent être entendus simultanément, chacun conservant son identité tout en occupant une place particulière dans l’ensemble.

La polyphonie ne doit donc pas être comprise ici comme la simple addition de plusieurs objets sonores. Elle implique leur organisation. Deux objets sonores peuvent se distinguer par leur spatialisation, leur hauteur, leur durée, leur spectre et leur intensité. Ils peuvent également partager un même plan ou se répartir entre plusieurs couches. La case cesse alors d’être le simple emplacement d’une forme visuelle. Elle devient le champ d’une composition.

Dans les premières études du chapitre, la présence de plusieurs formes visuelles indiquera leur coexistence dans un même champ sonore, sans déterminer encore avec précision leur moment d’apparition. Une image fixe peut montrer où se trouvent les formes visuelles, comment elles se superposent et quelle place elles occupent ; elle ne suffit pas à restituer la continuité de leurs entrées, de leurs mouvements et de leurs disparitions.

Les dernières études introduiront donc plusieurs états successifs d’une même composition. Elles montreront aussi le point à partir duquel le livre fixe appelle d’autres supports : animation, interface ou partition en mouvement.

Les études suivantes vont procéder par étapes. La première établira la relation entre profondeur et intensité relative. La suivante montrera comment plusieurs formes peuvent appartenir collectivement à un même plan sonore. Les dernières réuniront ces règles dans des compositions plus denses, avant d’introduire leur évolution dans le temps.

À partir de maintenant, Le Livre des Sons ne demande donc plus seulement : quel objet sonore cette forme visuelle produit-elle ?

Il demande également : comment plusieurs formes visuelles peuvent-elles composer ensemble ?