Chapitre 3 · Espace & Temps
Rupture 1
La taille : du volume à la durée
Les formes visuelles se déploient dans l’espace, les objets sonores se déploient dans le temps
1. De l’espace visible au temps audible
Les études précédentes ont installé un système de correspondances de plus en plus riche. Dans le Chapitre 1, nous avons établi des relations entre la taille de la forme visuelle et le volume sonore de l’objet sonore, entre sa position horizontale et la spatialisation de l’objet sonore dans le champ stéréophonique, puis entre sa position verticale et la hauteur fréquentielle. Le Chapitre 2 a mis en avant la longueur du tracé pour la durée, l’angularité de la forme pour le timbre, le contour pour le liage et la naissance du pointé instrumental. Il a également montré que ces attributions pouvaient être suspendues, une règle se retirant pour en laisser agir une autre.
Ces deux séries ne portent d’ailleurs pas sur les mêmes propriétés. Le Chapitre 1 attribue ses fonctions à la situation de la forme : où elle se trouve, quelle place elle occupe dans le cadre. Le Chapitre 2 les attribue à son apparence : quelle est sa forme, quel aspect a son contour. Une seule variable appartient aux deux registres, la taille, puisqu’elle est à la fois une occupation de l’espace et une propriété de la forme elle-même. Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est elle qui se déplace en premier.
Cette rupture opère en effet quelque chose de différent. Il ne s’agit plus de suspendre une correspondance, mais de la déplacer. La taille, qui indiquait le volume depuis l’étude 01, va désormais indiquer la durée. Et le volume ne disparaît pas pour autant : il sera confié à une autre variable visuelle, l’opacité, lors de l’étude 11.
Ce n’est donc pas une soustraction, mais une permutation. Le système redistribue ses correspondances sans perdre aucun de ses termes. Qu’une même variable visuelle puisse changer de fonction sonore montre que la relation n’est pas nécessaire : elle dépend d’une règle explicite, susceptible d’être déplacée sans faire disparaître les paramètres qu’elle organisait.
Reste que toute correspondance possible n’a pas la même portée. Une forme visuelle se déploie dans l’espace ; un son, et plus encore la musique, se déploie dans le temps. L’objet sonore commence, dure, se transforme, s’éteint. Une forme visuelle occupe une surface, s’étend en dimensions, se parcourt du regard. Parce qu’il cherche à articuler globalement le visible et le sonore, le dispositif du Livre des Sons doit donc mettre en relation, d’une manière ou d’une autre, espace et temps.
C’est le rôle de cette rupture : expliciter ce passage. Le Livre des Sons ne cherche pas seulement à associer des qualités immédiates, comme « grand » et « fort » ou « faible » et « petit ». Il cherche à construire des liens opératoires entre deux régimes sensoriels distincts : l’espace du visible et le temps de l’audible. Le changement de paradigme proposé consiste ainsi à déplacer la même variable visuelle, la taille, vers une variable sonore qui appartient pleinement au temps : la durée.
À partir de maintenant, plus la forme visuelle est grande, plus l’objet sonore dure longtemps.
2. Pourquoi cette bascule est nécessaire
La corrélation taille et volume repose sur un modèle implicite : la forme visuelle y fonctionne comme indice d’intensité. Ce modèle reste pertinent, mais il saisit surtout l’objet sonore dans son effet immédiat. Or un objet sonore n’existe pas seulement parce qu’il est fort ; il existe parce qu’il tient, persiste, se transforme et disparaît. Son mode d’être premier est temporel.
En corrélant la taille à la durée, le dispositif se rapproche de cette condition fondamentale. La forme visuelle ne vaut plus d’abord comme indice d’impact mais comme mesure d’étendue. Elle devient une quantité d’espace à parcourir donc une durée perceptive potentielle. Symétriquement, le son est traité non plus seulement comme intensité mais comme apparition, maintien, transformation et extinction : bref, comme forme temporelle.
Le lien entre espace et temps n’est donc pas ici un simple thème poétique. Il devient une contrainte de méthode.
3. Nouvelle règle : taille de la forme = durée de l’objet sonore
La règle peut être formulée simplement : une petite forme visuelle correspond à un objet sonore bref ; une grande forme visuelle correspond à un objet sonore long. La taille ne renvoie donc plus au volume, mais à la longueur d’apparition du son dans le temps.
Cette correspondance suppose seulement un cadre stable : une échelle de tailles et une échelle de durées associées. L’essentiel n’est pas la précision métrique absolue mais la constance de la relation afin que le lecteur puisse apprendre cette nouvelle convention et reconnaître ses variations d’une étude à l’autre.
Reste à savoir ce qu’il advient du volume que la taille abandonne. L’étude 11 le confiera à l’opacité, et ce choix n’est pas indifférent. L’opacité n’appartient ni à la situation de la forme ni à sa constitution : elle ne la déplace pas, elle ne la déforme pas. Une forme qui pâlit reste au même endroit et garde exactement le même contour. Ce que l’opacité fait varier, c’est son degré de présence, sa manière d’être là plus ou moins fortement. Elle ouvre donc un troisième registre, distinct des deux premiers.
Or le volume est précisément cela du côté du son : non pas une propriété de sa matière ni de sa place, mais l’intensité de sa présence. Un son plus fort n’est pas un autre son, ni un son ailleurs : c’est le même son, davantage là. La permutation ne se contente donc pas de libérer la taille. Elle place chaque paramètre sonore dans le registre visuel qui lui correspond le mieux : le temps à l’étendue, la présence à la densité.
Cette dernière remarque précise ce qui précède, sans le contredire. Le déplacement de la taille montre qu’aucune de ces associations n’est nécessaire : rien n’obligeait la taille à indiquer le volume plutôt que la durée. Cela ne signifie pas pour autant que toutes les règles possibles se valent. La taille et la durée partagent un ordre d’étendue ; l’opacité et le volume sonore peuvent être compris comme deux degrés de présence. Instituer une correspondance ne consiste donc pas à décréter au hasard mais à expliciter et à stabiliser une relation dont la logique et la lisibilité perceptive facilitent l’apprentissage.