Principes synesthésiques entre la forme visuelle et l'objet sonore

Chapitre 4 · Couleurs & ouverture spectrale

Rupture 2

Le blanc, le noir, les couleurs et la lumière

1. Ce que le fond fait aux formes

Les trois premiers chapitres ont travaillé sur un fond blanc. Les formes visuelles y étaient noires, et cette configuration paraissait si évidente qu’aucune étude ne l’a jamais mentionnée. Elle n’est pourtant pas neutre : elle décide de ce qu’est une présence et de ce qu’est une absence.

Sur un fond blanc, la forme visuelle est de l’encre déposée. Elle existe en retirant de la clarté au papier. Une case vide n’est pas un lieu sans rien, c’est un lieu où rien n’a été retiré. L’étude 06 en tirait déjà sa règle : une forme fermée et vide fait silence, une forme à fond uni fait entendre un objet sonore. Et l’étude 11 a poussé ce principe jusqu’à sa graduation, l’opacité codant le volume, du presque blanc au noir plein.

Le chapitre qui s’ouvre bascule sur un fond noir. Ce n’est pas un choix d’aspect. C’est un changement de régime.

Sur un fond noir, la forme visuelle n’est plus de l’encre mais de la lumière. Elle existe en ajoutant à l’obscurité au lieu de retirer à la clarté. Et toutes les polarités du système s’inversent en conséquence : le noir, qui était la présence maximale, devient l’absence ; le blanc, qui était le vide, devient le plein.

Deux régimes de la couleur

Cette inversion n’est pas seulement une convention interne au livre. Elle s’appuie sur deux modes de production de la couleur : la synthèse soustractive des pigments et la synthèse additive des lumières colorées.

L’encre sur le papier procède par soustraction : chaque pigment absorbe une partie du spectre lumineux et renvoie le reste. Le mélange des encres tend donc à assombrir l’image. C’est le système soustractif, celui de l’impression. Les lumières colorées se combinent par addition. Leur mélange peut produire une lumière perçue comme blanche lorsqu’il stimule de manière équilibrée les différents récepteurs de l’œil. C’est le système additif, celui des écrans et du mélange des lumières colorées.

Un livre imprimé appartient au premier régime, et il ne peut pas en sortir. Mais il peut le représenter. En passant au fond noir, les planches de ce chapitre cessent de se comporter comme du papier et se mettent à se comporter comme de la lumière : les formes y émettent au lieu d’y absorber. L’encre imite l’écran.

Ce déplacement est le pendant exact de celui de la Rupture 1 – La taille : du volume à la durée. Là, une variable visuelle changeait de fonction sonore. Ici, c’est le support lui-même qui change de statut, et avec lui le sens de toutes les variables qu’il porte.

2. Le noir et le blanc changent de valeur

Deux conséquences en découlent, et elles doivent être posées avant la première étude.

Dans ce nouveau régime, le noir code le silence. Une forme visuelle noire sur un fond noir ne se distingue plus du champ qui l’entoure : le dispositif la traite donc comme une absence visuelle et lui associe une absence sonore.

Le blanc code le bruit blanc. L’association repose sur une analogie spectrale : une lumière perçue comme blanche peut résulter de la combinaison de nombreuses composantes lumineuses, tandis qu’un bruit blanc distribue son énergie sur un ensemble étendu de fréquences sonores. Il ne s’agit pas d’une identité physique entre les deux phénomènes, mais d’une correspondance construite à partir de leur étendue spectrale.

Le rapport entre absence visuelle et silence existait déjà dans le système. L’étude 11 posait qu’une opacité nulle donne un volume nul : la disparition progressive de la forme correspondait à l’extinction du son. Le nouveau régime déplace ce principe en attribuant directement au noir la valeur du silence. Sur le fond noir qui organise le chapitre, cette valeur coïncide avec la disparition visuelle de la forme. Dans la première case de transition de l’étude 12, le disque noir demeure visible parce qu’il est entouré de blanc, mais il possède déjà sa nouvelle valeur sonore : le silence. L’association du blanc au bruit blanc introduit, quant à elle, une nouvelle valeur spectrale que les études suivantes vont développer.

3. Nouvelle règle : la couleur ouvre une fenêtre spectrale

Une fois le fond devenu noir, la couleur devient disponible. Elle prend en charge un paramètre que le système avait jusqu’ici laissé implicite : non plus la hauteur d’un son, ni sa richesse harmonique, mais la région du spectre où son énergie se concentre.

La règle peut être formulée simplement : la couleur d’une forme visuelle désigne une zone de fréquences qui sera renforcée dans l’objet sonore associé. Techniquement, un filtre en cloche dont la fréquence centrale suit la teinte.

Cette correspondance ne repose pas sur une identité directe entre couleur et son, puisque les domaines lumineux et sonores n’ont ni les mêmes fréquences ni les mêmes bornes. Elle s’appuie cependant sur une organisation homologue : les couleurs spectrales peuvent être ordonnées du rouge, situé du côté des basses fréquences lumineuses, au violet, situé du côté des hautes fréquences ; les sons s’ordonnent eux aussi du grave à l’aigu. La règle choisit donc d’aligner ces deux parcours. Leur orientation possède une motivation physique, mais l’échelle exacte qui les relie reste instituée par le dispositif. Les couleurs non spectrales, comme le magenta, demandent quant à elles une convention supplémentaire, qui sera examinée dans le Discours 2 – Sur les couleurs.

Le lecteur trouvera peut-être cette règle contre-intuitive, tant l’habitude associe les couleurs chaudes à la vivacité et les froides à la profondeur. Ces associations peuvent avoir des composantes culturelles et perceptives. Le cercle colorimétrique et fréquentiel choisi ici est différent : il suit l’ordre physique des fréquences lumineuses, du rouge au violet. Le Discours 2 – Sur les couleurs reviendra sur ce choix.

Cette règle n’entre en conflit avec aucune de celles qui précèdent ; elle ne remplace pas celle de l’étude 04. Elle agit à une autre étape du protocole. La forme visuelle détermine des caractéristiques typomorphologiques de l’objet sonore ; la couleur applique à cet objet sonore un filtrage spectral. Les deux paramètres peuvent être réglés séparément, mais ils contribuent ensemble au timbre résultant. L’une fabrique le son, l’autre décide de ce qui s’en entend. Deux opérations sur deux étages distincts de la même chaîne.

Il en résulte une conséquence que les études rencontreront et qu’il vaut mieux annoncer : la règle est d’autant plus audible que le son est riche. Sur un pointé instrumental, qui contient des dizaines de composantes, déplacer la fenêtre change tout. Sur une sinusoïde, qui n’en contient qu’une, la fenêtre ne peut que la laisser passer ou l’atténuer. Le cercle, forme la plus pauvre du système, est aussi celle que la couleur colore le moins.

4. Ce que ce chapitre ne fera pas encore

Cette règle est posée ici sans être fondée. Le lecteur peut légitimement demander ce que cette correspondance doit à la physique et ce qu’elle ne lui doit pas, puisque les deux spectres n’ont ni la même étendue ni les mêmes bornes.

Ces questions sont réelles et la réponse n’est pas simple. Elles seront traitées au Discours 2 – Sur les couleurs, qui referme le chapitre et qui porte ses propres planches : le référentiel optique, les aplats purs et les cas limites y trouvent leur place, une fois que le lecteur aura entendu la règle à l’œuvre.

L’ordre est le même que dans tout le laboratoire. Les études installent, le discours explique. On commence par voir et par écouter.